Nous arrivons à Male le lundi 30 avril, au moteur, en avalant à
peu près la même distance en deux jours que celle parcourue pendant
4 jours sous voile… L’arrivée aux Maldives est assez étonnante.
On est en pleine mer. Belle houle très régulière, bien
établie. Pas de pêcheur. Le premier indice, ce sont les gros avions
de passagers que l’on voit atterrir ou décoller plusieurs fois
par heure. Mais sur quoi ? Ils amérissent ? Ensuite, on distingue quelques
grandes antennes de télécommunication. On est à une trentaine
de milles, et rien ne laisse paraître de terres émergentes. Enfin,
à moins de 10 milles, des palmiers, une vague ligne d’écume
intermittente, entre deux collines de houle et quelques immeubles élevés
qui semblent flotter. Je suis rassuré de voir que les avions atterrissent
bien : sur Hulhule, une île rectangulaire, plate, d’une altitude
uniforme d’environ 1 mètre 50. L’entrée de l’atoll
de Male est juste au seuil de piste. Lorsque nous sommes au milieu de la passe,
un Boeing décolle dans un bruit d’enfer, quelques secondes, je
crains que Téquila ne se fasse souffler par les turbulences du puissant
transporteur… Heureusement, il n’en est rien. A bâbord, l’île
capitale, Male, s’est élevée au dessus de la ligne d’horizon.
Des bâtiments hétéroclites, plus ou moins modernes, serrés
les uns contre les autres. Bienvenue à Waterworld. Ici, le moindre mètre
carré de terre est précieux. Je tente de contacter la police maritime,
mais mon appel sur le canal 16 est intercepté par un agent : «
Mistik », qui me propose ses services pour toute la procédure d’entrée
aux Maldives. Ne m’étant pas trop renseigné au départ
de l’Inde sur la marche à suivre, j’accepte. Celui-ci nous
indique d’accoster sur un des nombreux petits quais bétonnés
de la capitale maldivienne. Madeeh, le patron de l’agence, nous retrouve
au quai indiqué et nous permet de sortir de la procédure, en moins
de 2 heures, avec pas moins de 4 séances successives de formulaires,
coups de tampons et signatures (douanes, immigration, autorités portuaires
et contrôle sanitaire). Je ne regrette pas d’avoir fait appel à
lui car il aurait été impossible de trouver et convoquer tous
ces organismes en si peu de temps. Dès la procédure terminée,
nous devons gagner Hulhumale, l’île-ville-nouvelle, située
de l’autre côté de l'île-aéroport-international.
C’est le seul mouillage possible pour les nouveaux arrivants et on me
le présente comme très calme… Ce qui sera largement réfuté
par la suite…
Comme d’habitude, à l’arrivée dans un nouveau mouillage,
le premier travail est de monter Paf et de la mettre à l’eau pour
rejoindre le bar le plus proche. Une petite île-hôtel et sa magnifique
plage de sable corallien située à 500 mètres de nous semble
parfaitement indiquée pour ça. Voilà donc nos 3 Français,
barbus, chevelus, T-shirt à la propreté douteuse,déboulant
la goule enfarinée sur le premier resort venu… Bienvenue aux Maldives
!!! 2 employés de l’hôtel nous tombent dessus avant que nous
n’ayons pu remonter l’annexe sur la plage : « Cette plage
est privée, vous ne pouvez pas accoster ici, allez jusqu’à
notre jetée, 100 mètres plus loin. » Nous nous exécutons
mais je sens déjà que la première gorgée de bière
n’est pas pour tout de suite. Arrivés à la dite jetée,
je fais patienter mes équipiers à l’annexe et prend mon
air le plus digne, malgré mon T-shirt puant et ma coupe hirsute, pour
gagner la réception. Je traverse une vaste zone de tables de restaurant,
entourant une piscine. Quelques clients, tous occidentaux, sont attablés.
Je sens des regards mêlés d’étonnement et de dégoût
snob se poser sur moi. Rien à faire, même si l’on a passé
une semaine en mer, qu’on veut juste boire une bière et s’en
aller, le réceptionniste est de marbre. Il est désolé,
mais bien que 90% des tables soit inoccupé il n’y a pas de place
pour nous, l’hôtel est plein à 99%, il aurait fallu prévenir
avant. Pas moyen. Nous regagnons donc Téquila l’estomac vide et
l’esprit clair, pour rejoindre Male en ferry et tenter de faire taire
la grogne du Breton (Francis) en manque de cervoise. Pas davantage de succès
à Male pour trouver de l’alcool. Nous finissons par comprendre
qu‘en dehors des île-resorts, l’alcool est strictement interdit.
Philippe regagne sa chère montagne pour reprendre le boulot le 4 mai.
La suite parait bien se goupiller. Je suis en contact avec Laurent, qui travaille
dans une ONG en Inde et termine sa mission vers le 15 mai. Il est OK pour venir
aux Maldives avec sa copine pour naviguer jusqu’à la Réunion
sur Téquila. C’est parfait ! Clarisse nous rejoindra à Rodrigue
ou à Maurice fin juin et nous pourrons être de retour en France
juste pour le mariage de Félix et Marion. Comme Laurent travaille dans
un coin paumé, il n’a pas souvent accès à Internet
. Le 6 mai, je reçois son message :
« Salut Vincent, on a réservé des billets d’avion
pour te rejoindre le 18 mai aux Maldives. Je repars en brousse et n’aurai
pas accès à Internet avant le 13 mai, date avant laquelle il faut
impérativement que tu me donnes confirmation que tu nous attends bien
aux Maldives, la réservation des billets expirant le 14 mai. A bientôt
de te lire le 13, Laurent »
Je trouve la méthode un peu compliquée, bizarre, d’autant
que ça fait 2 emails que nous échangeons dans lesquels je m’évertue
à lui dire que c’est OK pour moi, que je n’ai de toute façon
pas d’autres équipiers en vue. Mais soit. Le 7 mai, je re-re-confirrme
qu’ils peuvent acheter leurs billets et me rejoindre aux Maldives pour
la suite du voyage de Téquila.
2 semaines d’attentes aux Maldives avant de repartir à l’assaut
de l’océan. Autant profiter du laps de temps pour faire quelques
travaux et principalement, sortir le bateau de l’eau pour repeindre la
coque dans la perspective d’une immobilisation prolongée à
la Réunion. Francis est encore là et je compte bien profiter de
son aide pour la délicate manœuvre du grutage. Je pars donc en quête
d’un chantier capable d’accueillir mon bateau. Vu la quantité
de bateaux de toutes tailles présents aux Maldives, je me dis que ça
doit bien pouvoir se faire. L’île-chantier-naval s’appelle
Thilafushi et se situe dans l’atoll de Male, tout près de l’île-capitale.
3 chantiers sont en activité mais un seul m’assure avoir la capacité
de manutentionner mon bateau. Le problème, c’est que les chantiers
sont plein à craquer, d’autant que je tombe à la fin de
la saison touristique des Safari-boats (bateaux effectuant des croisières
de plongée, de surf ou de pêche sur tout l’archipel), moment
le plus couru pour effectuer l’entretien des bateaux. Je parviens néanmoins
à obtenir un devis, à un tarif assommant et une grande incertitude
sur la date à laquelle une place de yard sera disponible. Ce sera peut-être
vendredi prochain, le 11 mai, ce qui me laisserait une semaine pour repeindre
la carène avant l’arrivée de Laurent et de sa copine. Dans
cette perspective et sans autre choix, nous réservons le billet de retour
de Francis pour le 12 mai. De toute façon, si le levage ne peut avoir
lieu le 11, ce sera trop court pour repeindre le bateau ; je veux pouvoir repartir
au plus tôt, dès l’arrivée de Laurent. Dans la semaine
d’attente, j’entreprends quelques travaux à bord, avec l’aide
de Francis, le plus urgent étant le remplacement des tresses d’étanchéité
du presse-étoupe, usées par les nombreuses heures de moteurs effectuées
depuis le début du voyage et responsables du remplissage quotidien de
la totalité des fonds, jusque sous les planchers, avec d’interminables
heures de pompages en conséquence, à chaque fois que nous revenons
au bateau. Je sais l’opération longue et fastidieuse, à
plat ventre dans le fond du bateau, dans une chaleur accablante, les mains glissantes
de cambouis, à forcer à bout de bras sur les boulons, pour désaccoupler
l’arbre d’hélice du réducteur, afin de pouvoir ouvrir
le presse-étoupe et changer les tresses en question, puis tout remonter.
Une bonne dizaine d’heures assorties de jurons, jets de clefs et hurlements
de désespoir me sont nécessaires pour venir à bout de la
tâche. Je dois tellement forcer pour desserrer et resserrer les boulons
dans une position particulièrement inconfortable que je perds force,
mobilité et sensibilité à l’épaule, au bras
et 2 doigts de la main droite, ce qui rend la tâche encore plus difficile.
Je suis inquiet de cette perte de capacité, que je ne retrouve pas, même
après plusieurs jours. Je finis par consulter un médecin dans
un des hôpitaux de Male. Il s’agit d’une névralgie.
Rien d’irréversible, heureusement, je dois juste faire quelques
exercices de mouvement pour recouvrer ma pleine mobilité et prendre quelques
vitamines pour reconstituer les nerfs endommagés par un effort trop important.
Francis prend l’avion le 12 mai sans que nous n'ayons pu sortir Téquila
de l’eau, pas de place au chantier. Je devrai donc attendre la Réunion
pour repeindre la bête. Encore une semaine à tuer, seul aux Maldives,
en attendant l’arrivée de mes équipiers.
Lorsqu’on sort du schéma touristique classique – réservation
sur catalogue / avion / île-hôtel-de-luxe – les Maldives sont
peu avenantes, pour les voyageurs en sac à dos ou en bateau-gitan présentant
trop peu d’intérêt lucratif. Je ne me sens pas de naviguer
seul dans l'archipel, d’autant que je n’ai à bord ni carte
détaillée, ni guide des Maldives, escale qui n’était
initialement pas prévue. Qu’à cela ne tienne, je me réserve
une nuit à Paradise Island, parmi les moins chers des quelques 80 resorts
que compte les Maldives, dont les tarifs peuvent atteindre les 10 000 $US la
nuit pour des suites incroyables sur pilotis, avec piscine et jacousi privatifs,
plancher transparent pour regarder les poissons, etc. Tom Cruise aurait même
loué récemment un îlot complet pour 2 millions de dollars.
Le temps a été pluvieux, il se serait engueulé avec sa
copine. Dommage… Pour ma part, ce fut une nuit en solitaire, pour 270
$ full-board. C’est bien assez ! Juste le temps de comprendre un peu le
truc et de profiter d’une superbe plage de sable blanc et du récif
environnant en palmes-masque-tuba. Inoubliable rencontre avec une raie aigle
me laissant approcher à moins d’un mètre. Nous nageons ensemble
sur le platier pendant plusieurs minutes !
C’est au retour de Paradise Island que l’aventure bascule. Le 14
mai arrive et je n’ai pas de nouvelles de Laurent, que je relance par
email pour vérifier qu’il a bien acheté les billets. Le
16 mai, sa réponse tombe :
« Salut Vincent, dommage que tu ne nous écrives que maintenant,
la réservation de nos billets a expirée hier et nous ne les avons
pas achetés, comme convenu précédemment ».
Je fulmine ! Je leur renvoie un ultime email pour tenter de rattraper le coup
et relance en même temps des recherches d’équipiers sur Internet,
sans succès. Je me suis fixé le 27 mai comme date butoir ultime
de départ pour pouvoir terminer le voyage dans de bonnes conditions,
c’est-à-dire pour avoir suffisamment le temps de profiter de Rodrigue,
Maurice et la Réunion. Je ne veux pas faire de la route pour faire de
la route. Le 21 mai, je n’ai qu’un seul équipier potentiel,
débutant, ce qui me parait largement insuffisant pour me lancer dans
une grosse navigation de 1600 milles. C’est fini. Je ne repartirai pas
des Maldives en bateau, en tout cas pas cette année. Il est vrai que
depuis la décision de Philippe de ne pas effectuer la traversée
de Cochin à Salalah, une accumulation de choses ont fait entrave au voyage
et ma motivation s’en ressent. J’en ai de moins en moins envie,
surtout dans ces conditions : partir pour 5 à 6 semaines de mer avec
des inconnus et la certitude, maintenant, que nous n’aurions que peu de
temps pour profiter des escales, repousser encore la date de mes retrouvailles
avec Clarisse. J’ai aussi simplement envie de rentrer en France, de retrouver
ma famille qui traverse une douloureuse période de deuil que j’aurais
voulu vivre à leurs côtés et qu’il m’a été
difficile de digérer tout seul, au loin. Tous mes efforts se concentrent
maintenant sur la façon d’assurer un avenir tranquille à
Téquila.