J’arrive en Nouvelle-Calédonie par avion via Tokyo. La France sans être vraiment la France. Les tropiques, le lagon, le soleil brûlant. Nouméa, ses plages, ses ports pleins de voiliers. Beaucoup vivent à bord. Je suis juste à côté, dans mon appartement de Port Moselle et vais souvent observer jalousement les pontons.
La semaine, c’est la terre rouge de Goro, la vie rude en base vie et un chantier qui s’annonce particulièrement merdique et laborieux. Je regrette déjà le petit nid doré de Nafpaktos et le chantier de rêve d’Antirion. Vus les horaires quasi-inhumains de la semaine, je m’impose assez vite de m’abstenir de travailler durant le week-end.
Même sans connaître personne, je n’ai vraiment pas le temps de m’ennuyer. Entre les séances d’initiation à la plongée bouteille, de planche à l’Anse Vata et de rando dans les montagnes de la Kanakie, je dévore des récits de mer, Moby Dick, L’île au trésor, Tamata et l’alliance, le Robinson des mers, Demain je serai tous morts… Une mise en condition en somme, s’il en était besoin. Je me fais une idée du bateau idéal à l’aune de ma modeste expérience de voile : robuste, en acier, plutôt lourd, avec deux mâts. « Qui veut voyager loin… »
Je lorgne aussi sur les petites annonces du coin du capitaine, un entremetteur pour la vente de bateaux d’occasion basé sur le quai. Déjà, mes yeux s’arrêtent sur l’annonce d’un « petit Joshua » basé dans la baie de Chateaubriand, à Lifou…
Petit à petit, je me rends compte que les économies déjà accumulées en Grèce, mon salaire très confortable en Calédonie et le faible niveau de dépense d’un mode de vie en prise en charge complète, nourri, logé, blanchi et véhiculé toute la semaine, me permettent d’envisager un projet de croisière à la fin du chantier. Je commence donc à esquisser la trame d’un budget, le genre de bateau et la durée de voyage que mes moyens me permettent. Mais tout cela est très vague et encore du domaine du rêve.
L’idée un peu folle se mue peu à peu en obsession. Mon
contrat devant initialement se terminer en avril, je me retrouve au pieds du
mur. Acheter un bateau pour rentrer en France s’impose à moi, c’est
une évidence. Je dois désormais tout faire pour voir ce projet
aboutir et surtout ne rien regretter. Je commence donc à visiter des
bateaux. Et il y a du choix : beaucoup de tourdumondistes font halte temporairement
ou définitivement à Nouméa.
Funambule : un joli sloop à dérive
intégrale en alu, très bien tenu, qui vient de mener ses propriétaires
depuis la France jusqu’ici. Mais Funambule est hors budget. De plus, il
ne remplit pas un de mes autres critères puisqu’il n’a qu’un
seul mât …En plus, la dérive téléscopique
et l’idée d’avoir un trou au milieu du bateau ne me disent
rien qui vaille.
Freesoul : j’ai bien failli craqué : ketch en fibre de type Manitou, un plan australien pouvant être gréer aussi bien en sloop qu’en ketch juste dans mon budget. Une petite merveille très bien aménagée : cockpit central et gigantesque cabine-baisodrôme arrière. Pourtant, je trouve le bateau trop bas sur l’eau et les deux mâts sont liaisonnés par un câble en tête, donc pas vraiment indépendants. Le bateau est très attirant mais paraît bien frêle. Les propriétaires ne se sont jamais aventurés hors du lagon et Freesoul n’a pas dû faire beaucoup plus de chemin qu’un Brisbane-Nouméa et relève plus du petit bijou dans son écrin de corail que de la bête de croisière que je recherche.
Au dire du propriétaire de Freesoul, le « « petit Joshua » de Lifou est toujours à vendre. Je décide donc d’aller visiter un week-end ce bateau qui remplie tous les critères fixés. Il appartient à Xavier, un breton installé là-bas avec sa femme Silk pour s’occuper de la base nautique de Wé. Ceux-ci habitaient à bord depuis 6 ans et ont dû déménager à terre à la venue de leur deuxième enfant. Je comprends à quelle point le bateau a une valeur affective pour eux. Je leur parle de mon projet : ceux-ci sont ravis que Téquila puisse retrouver la liberté après quelques années de navigation dans le lagon Calédonien, qui est moins son domaine de prédilection. Téquila est un bateau fait pour le large !
Nous faisons une rapide petite sortie avec Xavier en baie de Chateaubriand, dans un vent très léger. Je suis conquis par la robustesse et la simplicité des équipements (drisses de mâts extérieures, étarquage au palan, haubans à serre-câbles facilement changeables, circuits d’eau, d’électricité et moteur très accessibles, etc.). Malgré son poids, le bateau file bien. Je visite rapidement l’intérieur assez rudimentaire, inspecte la coque sous l’eau et sous les planchers et me rend vite compte que le bateau est parfaitement sain, même s’il nécessite une maintenance sur certains points avant une grande navigation. Je dors à bord pour la première fois le temps d’un week-end et repars sur la Grande-Terre en m’accordant 1 semaine de réflexion. Je rappelle Xavier quelques jours plus tard pour conclure l’affaire. Celui-ci convoie Téquila pour la dernière fois mi-décembre, vers la marina Port du Sud, dans la baie de l’Orphelinat, à Nouméa. L’acte de vente est signé le 26 décembre 2005.
Je commence à dresser un liste et un programme d’actions et me rend vite compte qu’il va y avoir du taf, compte tenu que je ne pourrai vraiment travailler que les week-ends, étant la semaine à Goro et qu’il faut prévoir sur les 8 mois, le plus de navigation possible, afin de bien connaître le bateau et d’effectuer les modifications nécessaires le cas échéant. Après deux petites sorties de prises en main dans les îlots proches de Nouméa, je fais gruter Téquila à sec au port de Nouville, afin de le caréner. Je passe pas moins de 4 week-ends à poncer et repeindre toute la coque sous la ligne d’eau, non sans l’aide précieuse d’Heidi, Romain, Stella, Donatien et Jean-Daniel. Téquila est à l’eau début mars, avec un magnifique anti-fooling rouge, bordée d’une ligne d’eau noir.
Les mois qui suivent sont consacrés à :
-l’achat du matériel de sécurité pour la navigation hauturière,
-le changement des serre câbles de haubans pratiquement tous rouillées,
-le changement des rails d’accroches de haubans initialement en acier noir,
que je fais refaire en inox (ils se corrodaient inévitablement aux points critiques
de contact des manilles de haubans, la peinture évlatant sous la contrainte
de tension des haubans),
-le changement de la tête de safran toute rouillée et pleine de jeu ( que je
fais refaire également en inox),
-le remontage des échelons du mât d’artimon, que l’ancien propriétaire avait
enlevés de colère après que l’un d’eux ait lâché sous son poids
-divers modifications électriques (ajout d’une radio BLU, d’un détecteur radar
mer-veille, d’une prise 220V ondulée…)
-la peinture complète du pont et divers retouches à quelques endroits attaqués
par la corrosion dans les fonds
-le remplacement des 2 winches, très fatigués
-une bonne révision du moteur
Et voilà, dernier week-end en Calédonie fini. Dernière soirée avec les potes, une belle tranche de vie qui s'achève. Sensation mitigée, gorge sérée de quitter la Calédonie et ma petite vie bien paisible ici ( en dehors de l'enfer rouge de Goro, bien-sûr !), excitation pour la nouvelle page et la belle aventure qui se profile, et stress lié à l'angoisse du départ, la multitudes de petites tâches et problèmes à solder avant de larguer les amarres. En attendant Heidi et Romain, je prends pieds petit à petit dans l'ambiance du milieu des marins aux longs cours, échanges de cartes, prise de connaissance de bateaux faisant la même route que moi, actuellement à Nouméa. Téquila est magnifique. Aurélien et Lise m'ont aidé aujourd'hui aux préparatifs en refaisant la jolie bande noire originale de Téquila sur le rail de fargue que j'avais recouverte de peinture blanche lors du carénage en Février. Un grand merci à eux ! Il reste pourtant encore à faire (électricité, vidange du moteur, vérification générale de l'accastillage de pont, nettoyage de la coque sous l'eau pour ne pas introduire d'animaux étrangers en Australie, et modification du circuit de gaz, qui n'est pas conforme pour mon assurance tout-risque...), mais on en voit quand même le bout. Le départ est prévu maintenant pour jeudi ou vendredi, tôt le matin. Sortie du lagon par la passe de Dumbéa et arrivée prévue à Bundaberg, à quelques centaines de kilomètres au Nord de Brisbane. C'est le plus court depuis Nouméa (790 milles nautiques). La traversée peut durer de 5 à 8 jours environ, en fonction de la bonne marche du bateau et de la météo rencontrée.
Ci-dessous le programme de navigation prévu avec Téquila. Si ça vous dit de venir faire un bout de chemin avec nous, n'hésitez pas !
| Date prévisionelle d'arrivée | Pays | Escale | Distance | Distance Cumulée |
Vitesse moyenne | Durée
estimée |
Remarques |
| Début
septembre 2006 Début septembre 2006 Fin septembre 2006 Fin octobre 2006 Fin décembre 2006 |
Nouvelle-Calédonie Australie Australie Australie Indonésie |
Nouméa Brisbane Cairns Darwin Java |
730 MN 855 MN 950 MN 1 200 MN |
730 MN 1 585 MN 2 535 MN 3 735 MN |
5.0 noeuds 4.0 noeuds 4.0 noeuds 4.0 noeuds |
1 semaine 3 semaines 1 mois 2 mois |
traversée cabotage cabotage cabotage |
| Retour en France pour Noël | |||||||
| Mi-janvier
2007 Mi février 2007 Début mars 2007 Mi mars 2007 Fin mars 2007 Mi avril 2007 Début mai 2007 Mi juin 2007 Mi juin 2007 Début juillet 2007 Mi juillet 2007 Début août 2007 Fin août 2007 |
Indonésie Singapour Thaïlande Sri Lanka Inde Oman Djibouti Egypte Egypte Eypte Crête Malte France |
Java Singapour Phuket Galle Cochin Mina Raysut Djibouti Suez Port-Saïd Sidi Kerir Eraklion Vallete Marseille |
870 MN 520 MN 1 080 MN 475 MN 1 390 MN 750 MN 1 315 MN 100 MN 138 MN 370 MN 615 MN 870 MN |
4 605 MN 5 125 MN 6 205 MN 6 680 MN 8 070 MN 8 820 MN 10 135 MN 10 235 MN 10 373 MN 10 743 MN 11 358 MN 12 228 MN |
4.0 noeuds
5.0 noeuds
5.5 noeuds
4.0 noeuds 4.0 noeuds 4.5 noeuds 4.0 noeuds 4.0 noeuds 5.0 noeuds 5.0 noeuds 5.0 noeuds 5.0 noeuds |
1 mois 2 semaines 8 jours 1 semaine 2 semaines 3 semaines 1.5 mois 2 jours 1 semaine 1 semaine 2 semaines 1 mois |
cabotage cabotage traversée traversée traversée cabotage cabotage canal de Suez cabotage traversée cabotage cabotage
|
1 Mille Nautique
(MN) vaut 1,852 km
1 Noeud = 1MN/h soit 1,852 km/h
Et voilà le budget prévisionnel,
très large, surtout au niveau dépenses de vie à bord prévisionnelle. Dites-moi
aussi si vous avez des questions là-dessus ou des remarques, je peux
vous montrer la version détaillée :
| Budget Global sur 21 mois (préparation + navigation) | |
| Poste | Montant (€) |
| Budget Global | 72 501 |
| Achat du bateau (y c frais administratifs et douanes) | 25 327 |
| Aménagements dont: carénage (y c grutage, peinture et outils divers) équipement pour navigation hauturière (y c survie, balise, radio BLU, détecteur RADAR, pilote auto, GPS et VHF de secours, kit fusées, onduleurs, cartes et pilotes cotiers) équipements divers (maintenance, rénovation...) |
17 727
2
609
7
831
7 287
|
| autres (loyer au port de Nouméa, vie à bord, impôts, etc.) | 27 465 |
| assurances (tout risque bateau, accident, RC...) | 1 982 |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
premières navigations |
carénage de téquila |
| - téquila : première sortie | - troisième
week-end(10 Mo)
- quatrième week-end(10 Mo) |
![]() |